Ador : « Plus il y a de peintres, plus il y a de murs et mieux c’est ! » – Pick Up Production

« A.D.O.R. » est un acronyme pour « Attrapé, Délaissé, Oublié, Rejeté ». Il utilise ce nom d’artiste pour représenter un univers situé entre une sombre féérie, une ribambelle de personnages fantastiques et un étrange défilé mécanique et organique.

Né en 1972 à Philadelphie, Ador vit et travaille aujourd’hui à Nantes. Après avoir commencé à taguer en 2003, il se lance dans la réalisation de fresques dès 2005.

Reconnu internationalement, l’artiste a laissé la trace de son passage à Shanghaï, Montréal, Los Angeles, Londres ou à Anatba en Palestine. Il a également exposé quelques-unes de ses toiles à la Vertical Gallery de Chicago, le Rocha Art Gallery de San Francisco, à l’Azart Gallery de New York ou à la galerie Very Yes de la Réunion. Fin 2020, c’est du côté de Thinkspace à Los Angeles que l’on a pu admirer les oeuvres d’Ador.

De notre côté, on le retrouve à Nantes, au détour d’un mur du plan graff pour discuter graffiti et messages artistiques :

Pick Up Production : Pour commencer, parlons de ton univers artistique. De quoi t’inspires-tu pour créer ces objets et personnages ? 

Ador : Je regarde tout ce qu’il y a autour de moi. Notre époque est assez riche en sources d’inspiration. J’essaie de prendre un peu le contrepied des tendances actuelles pour chercher une vision inédite.

PUP : Ton univers et les personnages que tu peins peuvent faire penser à Tim Burton ou Salvador Dali. On peut aussi penser qu’ils s’inscrivent dans la lignée des Machines de l’Île. Est-ce qu’ils font partie de tes inspirations ?

Ador : C’est génial que l’on puisse évoquer Dali, Tim Burton ou les Machines de l’Île face à mon travail. Oui, bien sûr, ces artistes sont de grandes sources d’inspiration. J’ai aussi beaucoup regardé Jérôme Bosch, Tomi Ungerer… Tout ce qui se présente autour de moi peut être une source d’inspiration : les gens dans le métro, les informations, les images rebutantes…

PUP : Que représentent ces personnages pour toi ?

A : Je crois qu’ils représentent l’absurdité. À la fois dans ce qu’ils incarnent et l’époque dans laquelle ils existent.

Traffic par Ador & Semor © Clément Poncin

PUP : Pourquoi les protagonistes que tu dessines apparaissent régulièrement sous forme de lettres ? 

A : J’ai mes périodes. Les personnages en forme de lettres, ça remonte un peu, même si je le fais toujours un peu. Je me fabrique une sorte de répertoire de personnages que je mets en scène et que j’adapte, décline, reprend, organise. Ça devient une sorte de tribu qui ne cesse de s’agrandir.

PUP : Dans ton œuvre globale, y a-t-il des messages précis que tu souhaites diffuser ?

A : Je cherche à chaque fois à raconter des histoires ; et faire sourire le public si possible.
Il n’y a pas longtemps, un monsieur s’est arrêté pendant que je peignais et a dit « hideux et cauchemardesque ». Je ne prétends pas faire l’unanimité, mais j’ai toujours cru que la plupart des gens soutenaient cette envie de raconter des histoires dans l’espace public.
Finalement, c’est parfois l’univers que je propose ou bien le fait de peindre que les gens n’apprécient pas. En tout cas après ce jour-là, après m’être interrogé sur le fait de changer de métier, je suis bien décidé à encore chercher l’interaction avec les images, quelle que soit sa nature.

PUP : Dans quelle dynamique entames-tu 2021 ? 

A : En ce moment, j’alterne entre travail à l’atelier et peinture sur mur. Pour 2021, j’espère pouvoir voyager. J’ai déjà prévu un festival à Cape Town en début d’année et une exposition à Los Angeles en décembre. Je prépare aussi une monographie qui va retracer 18 ans de peintures.

PUP : Tu as réalisé plusieurs de tes œuvres sur des murs du Plan Graff, permettant la pratique libre du graff sur des murs dédiés en toute légalité. Comment as-tu découvert ce dispositif ? 

A : Je suis nantais et j’ai collaboré plusieurs fois avec Pick Up Production (ndlr : co-pilote du dispositif plan graff). Ce dispositif mis en place prolonge leur implication avec les peintres locaux, c’est chouette. 

© Ador

PUP : Pourquoi utilises-tu ces murs pour certaines de tes créations ?

A : La maréchaussée vie bien avec le fait que l’on peigne régulièrement sur ces murs qui sont dédiés aux peintres au même titre qu’un terrain de jeu. Du coup, c’est assez spontané, une envie, une idée et je vais réaliser ce que je souhaite raconter sur le moment. Cela peut être le 8 mai ou un dimanche comme un jeudi à 6h du matin. J’ai souvent de bons retours des gens et cela semble générer de l’enthousiasme. Certains ont un format particulier, une visibilité particulière. C’est formidable d’avoir accès à ça.

PUP : D’après toi, qu’est-ce-que ce dispositif peut apporter aux graffeur·euse·s et peintres de la métropole nantaise ?

A : Un partage, un échange avec le langage de la peinture. Ce dispositif favorise la rencontre et rend accessible la création aux passants. C’est mieux que le musée !

PUP : As-tu une anecdote à nous raconter sur une rencontre face à un mur du Plan Graff qui aurait eu un impact sur ta pratique artistique ?  

A : Effectivement, ça favorise la rencontre avec des passants (aussi un peu avec les artistes) qui tombent sur des peintres en plein boulot de manière fortuite. Ces gens tombent alors sur des peintures qu’ils ne verraient pas autrement. Comme dans une galerie à ciel ouvert.
Une anecdote : un jour, une dame vient me voir quand je peignais et visiblement mécontente, me demande « Vous n’en avez jamais marre de faire ça ? » Je lui réponds : « Bien sûr que non ! » Et elle repart d’aussi sec. Ce qui est bien sur ces murs, c’est qu’elle ne peut pas prévenir la maréchaussée. Hormis cette personne, 95 % des gens à qui j’ai parlé pendant que je peignais sont contents d’avoir de la vie et de la couleur sur les murs.

PUP : Ces murs légaux permettent de s’exercer en plein jour, sans limite de temps et sur des spots avec beaucoup de visibilité. Ils peuvent être un bon moyen de s’entraîner avant de passer à des projets disons plus risqués ? 

A : Pour ma part, c’est un tout : murs légaux, spots, commandes, expositions… Ça marche ensemble.

La faim sans moyens © Ador

PUP : Quels sont pour toi les inconvénients et avantages de ces différents canaux d’exposition ?

A : Cela forme un tout et je n’ai pas le recul nécessaire pour juger de ce qui est mieux ou moins bien.

PUP : Le graffiti est encore aujourd’hui étiqueté par certain·e·s comme un acte de vandalisme. On pourrait imaginer que cette initiative permet de faire évoluer le regard que porte la société sur cette pratique artistique ? 

A : C’est le fait d’utiliser des bombes de peinture qui semblent inquiéter des fois. Mais les mœurs évoluent notamment grâce au plan graff et à toute l’effervescence qu’il y a dans le monde envers l’art urbain, ou street art, ou graffiti.

PUP : Comment aimerais-tu voir évoluer le plan graff ? 

A : Plus il y a de peintures, plus les peintres ont l’air heureux. Alors plus il y a de murs, plus il risque d’y avoir de peinture !

PUP : Il faudrait donc multiplier les espaces d’expression libres !

A : Plus il y a de peintres, plus il y a de murs et mieux c’est !

© Ador
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